Pour soutenir une telle affirmation, les deux scientifiques ont eu recours à la biomécanique, une branche de la biologie dont le principe consiste à extrapoler aux organismes vivants les lois de la mécanique. Hutchinson et Garcia ont ainsi développé un modèle numérique capable de définir à quelle vitesse la musculature d’un animal peut le propulser : un programme informatique qui tient compte à la fois de la masse de l’animal, de la structure et de la taille de ses membres locomoteurs, de leur amplitude de mouvement…
Testé sur des animaux contemporains (l’alligator et la poule), ce modèle s’est révélé exact. Mais avec le T-rex, l’affaire se corse : comment retrouver la musculature d’un animal disparu il y a 65 millions d’années dont seulement quelques rares fossiles subsistent ? En réalité, les os livrent de nombreux indices aux paléontologues. Par exemple, les traces laissées par les muscles à leur surface contribuent à retrouver les caractéristiques morphologiques du dinosaure avec une marge d’erreur assez réduite. Quant à savoir quelle était la force développée par les fibres musculaires, les chercheurs sont partis du principe que chez tous les animaux, les muscles squelettiques sont formés des mêmes protéines contractiles. Vraisemblablement, T-rex ne doit pas échapper à cette règle…
Charognard...
… et le verdict tombe : 18 km/h maximum. Pour parvenir aux 70 km/h suggérés par le film de Spielberg, il aurait fallu que 86% de la masse musculaire du dinosaure soit concentrée dans les seuls muscles de ses jambes, ce qui ne lui aurait pas laissé grand-chose pour le reste du corps !
A la publication de ces résultats, la presse ne manque pas de qualificatifs pour décrire T-rex : le monstre féroce ne serait en réalité qu’un mollasson, un dinosaure apathique, pire, un nécrophage. Force est de constater que ces travaux ravivent les flammes d’un débat ancien, celui opposant les partisans d’un T-rex prédateur à ceux estimant qu’il n’était qu’un simple charognard, incapable de poursuivre ses proies. Depuis près de trente ans, les avis s’opposent, en s’appuyant sur de nombreux arguments.
ou predateur ?
Une vitesse honorable
Pour le paléontologue Eric Buffetaut, il paraît pourtant peu probable que ces travaux remettent en cause le statut du plus terrible des dinosaures : « Ils suggèrent simplement que le tyrannosaure ne courait pas aussi vite qu’on a bien voulu l’entendre. Mais il courait quand même ! Et à une vitesse honorable, comparable à celle d’un coureur de fond. » Selon Hutchinson et Garcia, cette vitesse n’autorisait sans doute pas l’animal à poursuivre de petites proies agiles mais elle était bien suffisante pour chasser de gros dinosaures herbivores tels le tricératops dont la vitesse de déplacement était également limitée. « Par ailleurs, il faut bien reconnaître que la vitesse n’est qu’un élément dans la prédation, fait remarquer le paléontologue Jean-Michel Mazin. Il y a des aspects comportementaux à considérer. Par exemple, le tyrannosaure pouvait très bien se cacher pour surprendre ses proies. »
Nul doute qu’il en faudra plus pour renverser de son trône le roi des dinosaures. Pour les scientifiques, T-rex demeure l’un des plus grands carnivores de tous les temps. Pour nous, il reste toujours le plus terrifiant. Même à 18 km/h.